à yverdon

Pestalozzi accepte l’invitation de la Municipalité d’Yverdon et arrive en automne 1804 avec quelques maîtres et élèves.

Ils s’installent provisoirement dans une maison de la rue du Four pendant la mise en état du château, bâtiment que la commune vient d’acheter à l’Etat de Vaud et qu’elle offre gratuitement à Pestalozzi pour son Institut.

Très rapidement l’Institut du château rencontre un réel succès : on y vient de la ville, des autres localités du canton de Vaud, de Genève, de Neuchâtel, de Suisse allemande, de nombreux pays européens, voire des Etats-Unis d’Amérique.

Il accueille des garçons de 7 à 16 ans, de religions protestante, catholique, juive, de langues différentes, de milieux différents - enfants de petite noblesse, de grands commerçants, d’hommes politiques -, des enfants riches et des enfants pauvres, et cela dans une grande communauté fraternelle.

Au cours de la période la plus favorable, l’Institut compte jusqu’à 150 garçons et une trentaine de maîtres et sous-maîtres, c’est-à-dire d’étudiants. Cet Institut est qualifié par un visiteur éminent, le Père Girard de Fribourg, autre grand pédagogue, d’ « Université de l’enfance, dédiée à la culture de l’homme ».

UN LABORATOIRE POUR ENSEIGNANTS ET ÉLÈVES
A son arrivée, l’enfant est observé durant deux mois dans toutes ses activités, tant intellectuelles que physiques ou ludiques et dans ses temps libres ; puis il est enclassé non pas selon son âge, mais selon ses possibilités. Deux fois par année, un rapport est adressé aux parents ; il donne des renseignements sur les progrès de l’enfant, sa santé, son caractère, son adaptation à la vie de l’Institut.

Les élèves sont répartis en quatre classes qui fonctionnent selon le système des classes à niveaux : les quatre classes ont la même discipline à la même heure. Ainsi l’écolier participe à la classe qui correspond le mieux à ses possibilités et ses progrès, et non pas à son âge.

C’est l’intérêt de l’enfant qui est pris en considération et qui est prioritaire, ce qui occasionne parfois quelques rapports tendus entre les parents, la direction de l’Institut et les enseignants.

Des réunions de maîtres, en présence de Pestalozzi, ont lieu chaque semaine ; elles permettent de parler des écoliers, de les évaluer, de présenter et discuter l’enseignement donné, d’échanger et de suivre des conseils, d’évoquer les activités passées et futures.

Au château, Pestalozzi n’enseigne pas, il laisse ce soin à ses maîtres. Mais il est « l’éveilleur » comme il se qualifie. Car il possède un réel talent à communiquer et il est capable d’enthousiasmer maîtres et élèves.

LES DIFFÉRENTES DISCIPLINES
Le bilinguisme est pratiqué : la journée est partagée en quatre grandes périodes au cours desquelles on parle français, puis allemand. Ainsi l’enfant se familiarise-t-il intuitivement avec ces deux langues. Il est évident qu’il reçoit des leçons spécifiques de lecture, de grammaire, d’orthographe… Le latin et le grec sont aussi enseignés.

Le calcul est défini par calcul de tête où les écoliers deviennent très experts en suivant les conseils du maître et les tableaux de calcul créés par Pestalozzi ; le calcul de chiffres - opérations écrites et problèmes - atteint une performance de réalisation remarquable. Pour les premières leçons de géométrie, les élèves préparent des figures et des solides en carton.

Les premiers éléments de la géographie sont enseignés dans le terrain ; ils se poursuivent par la construction de reliefs en terre, puis on passe à la carte quand on en a « acquis l’intelligence ».

Les sciences naturelles, botanique, minéralogie, se déroulent en contact étroit avec la nature et offrent l’occasion de réaliser des collections et des herbiers. La nuit, on observe le ciel pour les leçons de cosmographie.

On fait de la gymnastique, du dessin, on organise des fêtes, on danse, on chante à toute occasion, on prépare des décorations et les cahiers de Nouvel An ; on apprend à communiquer, à offrir, à partager, à s’entraider…

L’Institut d’Yverdon marque un changement réel par rapport aux autres instituts même novateurs de l’époque ; et que dire par rapport aux écoles officielles qui poursuivent leur routine scolastique basée sur la mémoire et la discipline.

Pour Pestalozzi il faut aller du simple au compliqué, du concret à l’abstrait et ne passer à un nouveau sujet / objet que lorsque le précédent est assimilé. Tout se passe dans une atmosphère d’amitié, de respect, de confiance.

Aucun désir de briller, on se mesure à soi-même, et non pas à autrui. Mme Germaine de Stael ne dit-elle pas : « … Chez Pestalozzi, les écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs camarades ; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfections dans leur méthode…

L’instruction qu’on acquiert donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois… »

L’Institut jouit d’une renommée européenne. De nombreux visiteurs viennent au château pour s’entretenir avec Pestalozzi. Des dizaines de maîtres séjournent à Yverdon pour s’imprégner de l’esprit de la méthode.

En 1806, Pestalozzi, sensible à l’éducation que les filles doivent aussi recevoir, ouvre dans le bâtiment de l’Hôtel de ville, au No 2, à l’Aigle royal, un Institut pour jeunes filles. Dans les premières années de cet Institut, c’est Magdalena Custer-Pestalozzi-Fröhlich, veuve de Jakobli et remariée à un des maîtres du château, qui en a la responsabilité et l’intendance.

Quant à l’enseignement, il est dévolu aux maîtres de l’Institut des garçons, car les matières enseignées sont les mêmes pour les filles que pour les garçons. Dès 1809, l’Institut est dirigé par Rosette Kasthofer, d’origine bernoise, alors âgée de 30 ans et qui connaît Pestalozzi. Adepte de ses idées, elle est l’une des premières femmes en Suisse à s’intéresser à l’émancipation et aux droits de la femme.

Maîtrisant bien la langue française - ayant séjourné plusieurs mois à Paris- elle épousera en 1814 le principal collaborateur de Pestalozzi, le pasteur Johannes Niederer. Ils recevront l’Institut comme cadeau de mariage de lapart de Pestalozzi.

L’Institut pour jeunes filles accueille chaque année une quinzaine d’externes yverdonnoises et de 20 à 36 pensionnaires de Suisse et de pays étrangers. Ces enfants provenant aussi bien de milieux sociaux pauvres qu’aisés reçoivent une instruction et une éducation complètes basées sur le respect et l’amour : formation pédagogique, physique, spirituelle et affective.

Et pour qu’un tel programme ait toutes les chances d’atteindre ses objectifs, l’enseignement est donné selon le système des classes à niveaux. Celles-ci sont au nombre de trois : enfants de 5 à 9 ans ; enfants et jeunes filles de 9 à 18 ans ; enfin séminaire pédagogique pour futures enseignantes et éducatrices.

Dans cet Institut, quatre langues sont enseignées, priorité est donnée au français et à l’allemand, y compris l’orthographe, la grammaire, la littérature ; l’anglais et l’italien selon les classes et le degré d’avancement des élèves.

Les autres matières enseignées sont l’arithmétique, la comptabilité,la géométrie, la géographie, les sciences naturelles, l’environnement,l’histoire, la philosophie, les bonnes mœurs, la religion, la gymnastique, la rythmique, le chant, le dessin. Pour les jeunes filles, futures épouses et maîtresses de maison, les travaux féminins, le ménage, la cuisine,l’éducation sexuelle.

L’Institut des demoiselles durera plus longtemps que l’Institut du château, réservé aux garçons. Entre 1813 et 1836, plus de six cents élèves et enseignantes ont reçu leur formation et leur éducation de Rosette Niederer-Kasthofer et de ses collaborateurs et collaboratrices. Ces jeunes femmes sont des Suissesses de la ville et de la campagne, et pour les autres des Allemandes, Françaises, Italiennes, Anglaises et Russes, de confession catholique, protestante ou orthodoxe. Certaines seront éducatrices pour toutes les couches sociales – y compris royales – et tous les niveaux scolaires.

En 1837, la Commune d’Yverdon, refuse de vendre l’Hôtel de ville No 2 à Johannes et Rosette Niederer-Kasthofer. Ceux-ci quittent la ville pour Genève où ils établissent un nouvel institut pour jeunes filles, s’en référant toujours à la méthode Pestalozzi.

Une fois de plus, Pestalozzi n’hésite pas à défier les idées reçues et les mentalités établies. En effet, ce n’est pas courant et, pour l’époque, c’est souvent totalement incompréhensible d’accorder une attention particulière aux handicapés physiques ou mentaux. Ceux-ci sont abandonnés ou végètent dans les caves, les écuries, les bas-fonds et ils font peur.

En 1777, alors qu’il se trouve au Neuhof, Pestalozzi écrit : « Aucune faiblesse corporelle, aucune faiblesse de l’esprit justifient qu’un homme soit dépouillé de sa liberté et soit casé en prison ou en hôpital…, car la place de ces êtres est dans des maisons d’éducation qui doivent évaluer ce dont ils sont capables. »

Au château d’Yverdon, Pestalozzi côtoie chaque jour un enfant sourd-muet, Jakob Krüsi, fils de sa fidèle servante, Elisabeth Krüsi-Naef. Il cherche une solution pour son éducation, tentative qui va demeurer vaine, car le jeune Jakob est atteint de débilité mentale.

Mais la cause n’est pas abandonnée pour autant. Il accueille dans l’Institut des garçons un enfant pauvre d’Yverdon, sourd-muet, fils d’un aubergiste, le jeune Louis Charles, dont il a remarqué la vivacité d’esprit.

Alors Pestalozzi cherche un enseignant qui pourrait s’occuper de ces enfants et prend contact avec un ami de Zurich, Johann Konrad Ulrich qui tente de créer dans sa ville un institut pour enfants sourds.

Puisque rien ne va se réaliser à Zurich pour le moment, Johann Konrad Naef,âgé de 20 ans, formé par Ulrich, manifeste le désir de travailler avec Pestalozzi. Il arrive à Yverdon en 1809, cherche à pénétrer et à assimiler la méthode d’éducation pratiquée au château et déclare : « Les idées, les principes et la pratique suivis ici me paraissent d’une application utile aux traitements des sourds-muets. »

Marc-Antoine Jullien, auteur de Esprit de la Méthode d’éducation de Pestalozzi (1812), témoigne dans son ouvrage de l’évolution heureuse donnée par Naef à la situation de Louis Charles.

« Le jeune Charles est gai, bien portant, vif et intelligent.L’expression de sa physionomie et de ses gestes est très remarquable et toujours parfaitement analogue aux choses qu’il veut peindre...Qu’est-ce que vouloir ? Il prend une attitude de désir et de fermeté… Il connaît parfaitement la valeur des chiffres et commence à faire avec intelligence différentes opérations de calcul. Toutes les nuances les plus fines et les plus délicates du langage sont parfaitement saisies et ingénieusement exprimées par lui. Il s’occupe aussi de géographie, dont l’étude l’amuse et l’intéresse… Le jeune Charles est associé à la plupart des jeux et des exercices des élèves de l’Institut… »

Vers 1811, Naef fait un stage de formation à Paris, dans l’Institut de l’abbé de l’Epée, renommé dans l’Europe entière.

A son retour de Paris, Naef reçoit un nouvel élève, le jeune Constant de Goumoëns. Il s’engage à lui donner une éducation religieuse «indispensable à tout honnête homme ». Grâce aux succès qu’il obtient avec ses deux élèves et aux articles de presse, plusieurs parents du canton de Vaud,de France voisine et de Suisse allemande lui confient leur enfant sourd-muet.

Alors il fonde le 1er juillet 1813 un Institut spécialisé et indépendant de celui du château, avec le plein accord de Pestalozzi.

Peu après son mariage en 1815 avec une Yverdonnoise, Charlotte Scherer, il installe son Institut dans sa propre maison à la rue de la Plaine (actuellement le No 39), accueille aussi des filles, fait construire une annexe dans le jardin pour la classe et le dortoir des garçons. Un maître, Johann Walder,vient seconder Naef ; il restera fidèle à l’institution toute sa vie.

Le professeur André Gindroz de Lausanne rapporte dans la Feuille du cantonde Vaud : « … Cultiver son intelligence en l’enrichissant de connaissances utiles, en dirigeant son activité vers tout ce qui est bon etvrai, lui inspirer des sentiments purs, élevés et bienveillants, voilà la tâche que M. Naef s’est imposée. »

L’enseignement suit les principes définis par Pestalozzi :l’intuition par les objets, puis la succession et l’enchaînement des idées, l’apprentissage du langage, soutenu par des gestes, appelé par Naef le langage mimique. Les enfants de l’Institut reçoivent tout comme les autres écoliers des leçons de dessin, de calcul, de géométrie, de géographie, de gymnastique… par lesquelles ils tentent de développer «l’usage des organes de la parole ». Dans l’un de ses rapports, Naef déclare que le sourd est « un être capable d’une véritable éducation et d’une vraie culture. »

Vers 1827, l’Institut manque de ressources financières. L’Etat de Vaud lui versera des contributions pour les enfants pauvres qui y sont admis.

Johann Konrad Naef décède subitement en 1832. Courageusement, sa femme,Charlotte Naef-Scherer reprend la direction de l’Institut avec l’aide de sa fille aînée Marie, âgée de 15 ans, en qualité d’institutrice et de Johann Walder, le fidèle instituteur. Elle assume cette fonction avec intelligence et détermination jusqu’en 1847, année où son fils Charles, formé à Zurich et en Allemagne, reprend la direction.

Cet Institut basé sur les principes de Pestalozzi sera transféré d’Yverdon à Moudon, au château de Carouge en 1869. Actuellement, la Maison des enfants sourds est installée à Lausanne, à l’avenue de Collonges ; elle est une suite directe de l’Institut d’Yverdon.

Pestalozzi a le privilège de voir l’édition de ses œuvres réalisée par une importante maison de Tübingen (Cotta). La souscription remporte un succès remarquable en Europe : rois, philosophes, hommes politiques, professeurs souhaitent recevoir les écrits de Pestalozzi et une promesse de droits d’auteur lui est faite.

Il peut enfin réaliser le rêve de sa vie : créer une école pour enfants pauvres. En 1807 déjà ne disait-il pas à Rosette Kasthofer : « Ce que j’ai ici n’est pas ce que je veux : je cherchais un institut pour pauvres et je le cherche toujours ; c’est vers ce seul but que se dirige mon cœur. »

Pestalozzi ouvre la maison de Clendy en septembre 1818. Le programme spécifie que la durée des études est de cinq ans. Le but est de former des maîtres et des maîtresses - enfants pauvres qui auront la responsabilité d’éduquer les gens les plus simples et de devenir enseignants pour les classes de la campagne. Pour Pestalozzi le grand péril qui menace l’éducation est qu’elle se coupe de la vie qui l’a produite,planant au-dessus de la condition réelle des hommes. Il déclare :

« Ce n’est pas la technique ni le livre, mais la vie qui est le fondement de l’éducation et de l’enseignement. »

Clendy va accueillir deux catégories d’enfants : de petits pauvres qui reçoivent une bonne instruction et sont initiés aux travaux manuels et domestiques afin de les rendre capables de bientôt travailler. La seconde est formée de jeunes gens pauvres, filles et garçons, doués, qui ont déjà suivi une école, et qui deviendront des maîtres et des maîtresses pour la campagne.

On y enseigne le français, l’allemand, le chant, l’arithmétique,les langues anciennes, les travaux de la maison et du jardin. Pestalozzi sera secondé par Marie Schmid, sœur de Joseph, enseignant et administrateur du château.

Par l’arrivée d’Anglais à Yverdon qui sont à la recherche d’un modèle d’école idéale, par les visites de nombreux curieux,enseignants, chercheurs, la maison de Clendy prendra un caractère différent.Pestalozzi se sentira obligé de modifier le programme originel et devra introduire l’anglais. De plus, l’absence du pédagogue au château provoque le mécontentement de parents d’élèves. D’autre part cette institution est une charge financière supplémentaire.

Après un an d’activité, Clendy ferme ses portes et les écoliers et écolières rejoignent ceux du château.